Sept allers-retours

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Ce que « Si tu penses bien », le nouveau film de Géraldine Nakache, et l’école de Palo Alto nous apprennent de l’emprise conjugale
Ninon a 25 ans, elle travaille dans un cabinet dentaire. Elle vit avec Alex.

La première fois, elle ne me parle pas des coups, seulement des humiliations. Et de la peur qu’il lui inspire.

Elle dit qu’au fur et à mesure, il a voulu la changer.

Qu’il l’a éloignée de ses amis.

Qu’elle n’a plus que lui. Et sa mère.

Qu’elle a la boule au ventre quand elle rentre du travail (est-ce qu’il va être de bonne humeur ?).

Qu’il vient souvent la chercher au travail et qu’elle n’a pas envie.

Il dit qu’elle est crasseuse, qu’elle fait mal le ménage, qu’elle devrait avoir honte.

Qu’elle fait du bruit avec sa bouche en mangeant. Que ses dents tapent le verre quand elle boit.

Que le repas n’est pas bon, n’est pas assez chaud.

Elle pleure. Il dit “tu pleures pour rien”.

Un jour, il dit : “Pourquoi tu te maquilles ? Tu veux plaire à qui ? Je veux que tu arrêtes”.

Et le lendemain : “t’es moche, maquille-toi.”

Il dit qu’elle ne s’occupe pas de lui, pas du chien, même pas d’elle-même. Qu’elle est nulle.

Il boit. Il a des sautes d’humeur.

Elle a envie de le quitter. Mais elle l’aime. Et ça lui fait mal au cœur de laisser le chien.

Elle me demande si elle peut arranger ça, peut-être en étant plus ferme ?

Elle est partie chez sa mère depuis quelques jours, car il lui a mis ses chaussettes sales dans la bouche quand il a vu qu’elle ne les avait pas ramassées pour les laver.

Elle hésite à le quitter définitivement.

Elle annule la séance suivante, ne reprend pas de rendez-vous : j’en conclus qu’elle y est retournée. Je lui envoie un mail, pour lui dire que je reste à sa disposition, quand elle veut. Qu’elle ne sera jamais jugée dans mon cabinet.

 

Six mois plus tard, elle reprend rendez-vous. Elle est à nouveau chez sa mère depuis 15 jours.

Cette fois, elle me raconte les coups. La première fois : une gifle. Elle saigne du nez. Elle est sidérée. Mais tout de suite il s’excuse, “je suis un monstre, il faut que tu partes”. Puis des câlins, des cadeaux.

Quelque temps plus tard, c’est un coup de pied.  Elle hurle, sort de l’appartement. Il la rattrape : “tu nous affiches !”, “les voisins !!!”, “c’est de ta faute !”. Il la prend par les cheveux, la tape, la tire dans l’appartement.

Elle pleure.

Il dit : “c’est toi qui me mets dans cet état, et c’est toi qui pleures !”. Il la fait culpabiliser, puis la couvre à nouveau de compliments et de cadeaux.

Une autre fois, ils partent promener le chien dans la forêt. Elle est assez stressée. Le chien court en liberté, il lui dit de le siffler. Elle ne sait pas siffler. Il s’énerve. “Tu ne sais même pas siffler un chien”. Puis : “Si tu n’y arrives pas au bout de 5 fois, je te mets une tarte”. Puis “Je vais t’enterrer ici”.

Elle tremble.

Dix minutes après, il s’excuse “tu y as vraiment cru ?”.

Un autre jour, où ils doivent aller manger chez sa mère, il veut qu’elle annule. Il a mal aux dents. C’est de sa faute, elle lui a donné des gâteaux la veille. Il l’enferme, la menace, la plaque contre le mur. Puis se calme. “Viens, on va faire des courses, mais tu pars pas”. Elle dit ok, mais elle en profite pour monter dans le tram et elle part chez sa mère.

Elle reste chez sa mère, le bloque sur les réseaux. Il lui envoie des mails, l’appelle, lui fait des promesses, essaie de l’amadouer “le chien a besoin de toi”.

Ils se sont revus. Elle est allée voir le chien, ils ont aussi déjeuné ensemble. Elle a envie d’y retourner, mais elle sait qu’il ne faut pas.

Elle veut arriver à le quitter définitivement. Mais elle a peur de devoir tout recommencer à zéro.

Elle revient à la séance suivante. Elle a tenu le coup, est toujours chez sa mère. Mais elle a un peu flanché. Il lui envoie des messages pour la faire revenir. Il ment. Essaie de la rendre jalouse. Pleure au téléphone. Jure qu’il a compris, que c’est fini, jamais plus il ne lèvera la main sur elle.

Elle est tentée. Sa mère habite un studio, dans un HLM. Lui dans un joli appartement, avec terrasse, en proche banlieue.

Elle l’aime toujours, mais elle sait que ce n’est plus possible. Elle a peur d’être seule, peur de perdre le seul (croit-elle) être qui peut lui donner sa protection. Peur de ne plus rien avoir à faire. Avec lui, on dirait que tout est possible. Il est dynamique, entreprenant, protecteur.

Elle voudrait s’en détacher, car elle sait que ce n’est plus possible. Sa mère n’est pas au courant pour les coups. Elle pense qu’il n’y a que de la maltraitance psychologique. Elle m’explique que si elle la met au courant et qu’elle y retourne ensuite, sa mère aura trop peur.

 

Elle annule le rendez-vous suivant.

Je sais qu’elle y est retournée.

J’attends qu’elle revienne. Mais cela fait déjà longtemps.

En moyenne, une femme fait 7 allers-retours avant de quitter définitivement le domicile conjugal.

 

L’isolement, la peur de perdre le peu qu’elles ont (un logement, la garde des enfants), la dépendance financière parfois, rendent le départ extrêmement difficile. Et tout commence par l’emprise : un processus qui consiste à faire perdre pied à la victime en envoyant du chaud et du froid en alternance, des compliments et de la dévalorisation, de la culpabilisation, du dénigrement.

 

Quand le cinéma rejoint le cabinet
Si tu penses bien, le nouveau film de Géraldine Nakache sort en salles ce mercredi 16 septembre. L’histoire n’est pas celle de Ninon, mais elle en partage la mécanique. La réalisatrice y construit son récit par allers-retours sur six années, pour montrer ce que l’on ne voit qu’après coup : les faits étaient là depuis le premier jour, mais rien ne permettait de les nommer sur le moment. C’est exactement le mouvement de la séance avec Ninon — un aller-retour lui aussi, sur plusieurs mois, où chaque scène prise isolément (une remarque sur le maquillage, une sortie annulée, un chien qu’on siffle mal) semble presque anodine, et où c’est seulement la répétition, mise bout à bout, qui révèle le système.

Le titre du film porte d’ailleurs, à lui seul, la logique de l’emprise : si tu penses bien, il ne t’arrivera que du bien. C’est une promesse conditionnée à la pensée elle-même — non plus seulement au comportement, mais à ce qui se passe dans la tête de l’autre. On retrouve chez Ninon cette même prise sur le for intérieur, dans des injonctions qui se contredisent d’un jour à l’autre : « arrête de te maquiller » un jour, « t’es moche, maquille-toi » le lendemain. Il n’y a pas de bonne réponse possible — quoi qu’elle fasse, elle a tort. Et le cycle que Ninon décrit — brutalité, sidération, excuses, cadeaux, calme, jusqu’au prochain épisode — est le même que celui que le film prend six ans pour dérouler à l’écran. Le voir mis en scène, avec talent, au cinéma peut aider à comprendre pourquoi il faut si souvent bien plus qu’une prise de conscience pour en sortir.

Ce que Palo Alto permet de lire dans cette histoire
Je pratique la thérapie brève selon le modèle de l’école de Palo Alto, et c’est ce cadre qui, je crois, aide le mieux à ne pas se tromper de porte d’entrée face à une situation comme celle de Ninon.

Le double bind, ou l’injonction sans issue. Gregory Bateson a décrit la double contrainte comme une situation où deux messages contradictoires sont émis dans la même relation, sans qu’il soit possible de les signaler ni d’y échapper. « Maquille-toi » / « démaquille-toi » ; « pleure » / « tu pleures pour rien » ; « reste » / « tu m’étouffes » : chaque injonction d’Alex piège Ninon dans un système où l’échec est garanti d’avance, quoi qu’elle choisisse. Ce n’est pas un défaut de sa part — c’est la structure même du message qui ne laisse aucune issue logique.

Le niveau relationnel sous le contenu. Watzlawick, Beavin et Jackson rappellent que toute communication porte deux niveaux : un contenu (ce qui est dit) et une relation (ce que cela dit du lien entre les deux personnes). « Tu fais mal le ménage » n’est pas seulement une remarque sur le ménage : c’est un message sur qui décide, qui évalue, qui a le droit de juger l’autre. C’est ce second niveau — celui du contrôle — qui se répète inlassablement chez Ninon, sous des contenus qui, eux, changent à chaque fois (le maquillage, les chiens, le repas, les chaussettes).

La tentative de solution qui entretient le problème. Quand Ninon demande si elle peut « arranger ça en étant plus ferme », elle formule ce que Watzlawick, Weakland et Fisch appellent une tentative de solution : une réponse qui, loin de résoudre le problème, le maintient, parce qu’elle reste prise dans la même logique — celle où c’est à elle de s’ajuster. C’est un point de vigilance clinique important : rien ne serait pire, dans l’accompagnement, que de répondre à cette demande par une autre injonction (« il faut que vous partiez »), qui reproduirait — avec de bonnes intentions cette fois — la structure même de la contrainte qu’elle subit déjà.

Un système qui résiste au changement. La phase de réconciliation (excuses, cadeaux, promesses) n’est pas un accident dans le cycle : elle en est la pièce qui referme la boucle et restaure un équilibre — précaire, mais un équilibre — qui permet au système de se perpétuer. C’est ce qui explique, mieux qu’un jugement moral sur la « faiblesse » de la victime, la moyenne de sept allers-retours avant un départ définitif. L’approche stratégique ne cherche pas à briser ce système de front, par la confrontation ou le conseil direct, mais à s’y ajuster pour l’infléchir progressivement, au rythme de la personne.

C’est dans cet esprit que le mail envoyé à Ninon après son silence — « je reste à votre disposition, vous ne serez jamais jugée » — fonctionne comme une petite intervention stratégique à part entière : il ne prescrit rien, ne juge rien, et laisse justement la porte ouverte sans y ajouter une contrainte de plus. Dans une vie où toute décision est scrutée et sanctionnée, offrir un espace sans condition n’est pas un détail relationnel — c’est peut-être, du point de vue de Palo Alto, l’intervention elle-même.

Références
●     Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit, Seuil, 1977 (concept de double contrainte / double bind)

●     Paul Watzlawick, Janet Beavin Bavelas, Don D. Jackson, Une logique de la communication, Seuil, 1972

●     Paul Watzlawick, John Weakland, Richard Fisch, Changements : paradoxes et psychothérapie, Seuil, 1975

●     Claude de Scorraille, « Violence conjugale : briser les chaînes de l’emprise relationnelle », LACT (article en ligne, approche systémique et stratégique)

●     Géraldine Nakache (réalisatrice), Si tu penses bien, en salles le 16 septembre 2026

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